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De Gaulle face à Roosevelt : gagner la guerre sans perdre la France
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1942-1944 : comment une succession de refus, de confrontations et de décisions apparemment secondaires a permis à de Gaulle de défendre la souveraineté française face à son plus puissant allié.
Libérer un pays ne signifie pas nécessairement lui rendre sa liberté
En regardant les deux épisodes de La Bataille de Gaulle, inspirés de la biographie de Julian Jackson, une dimension de l'action du Général mérite une attention particulière.
De Gaulle poursuivait deux ambitions indissociables.
La première était militaire : vaincre l'Allemagne nazie et libérer le territoire français.
La seconde était politique : empêcher que cette libération ne débouche sur une France dont l'avenir serait décidé par les puissances victorieuses, au premier rang desquelles les États-Unis.
Cette seconde bataille était probablement la plus difficile à faire comprendre. Pourquoi se quereller avec Roosevelt alors que l'Amérique apportait les moyens militaires indispensables à la victoire ? Pourquoi risquer des crises diplomatiques pour des nominations administratives ou des billets de banque ?
Parce que, pour de Gaulle, ces questions n'étaient pas secondaires.
Une nation pouvait être libérée militairement tout en perdant sa capacité de décider politiquement.
C'est ce risque qui éclaire ses rapports tumultueux avec Washington et révèle une remarquable leçon décisionnelle : une succession de concessions raisonnables peut finir par produire une situation irréversible.
1. Darlan et Giraud : le piège d'une légitimité accordée par les autres
En novembre 1942, les forces américaines et britanniques débarquent en Afrique du Nord dans le cadre de l'opération Torch.
Pour faciliter le ralliement des forces françaises encore soumises à Vichy, les Américains concluent un accord avec l'amiral François Darlan, ancien chef du gouvernement de Pétain.
Pour Washington, le calcul est pragmatique : obtenir rapidement l'arrêt des combats et faciliter les opérations militaires.
Pour de Gaulle, le problème est autrement plus grave.
Accepter que les Américains choisissent les dirigeants français en fonction de leur utilité militaire reviendrait à leur reconnaître une autorité sur l'avenir politique de la France.
Après l'assassinat de Darlan, en décembre 1942, Washington privilégie le général Henri Giraud, soutenu par Roosevelt comme une alternative à de Gaulle.
La conférence de Casablanca, en janvier 1943, donne lieu à une tentative de rapprochement entre les deux hommes. Mais derrière l'apparente réconciliation se joue une lutte de légitimité.
De Gaulle refuse que son autorité dépende de la reconnaissance américaine. Il revendique une légitimité issue du combat engagé en juin 1940 et des ralliements obtenus depuis.
Il refuse une solution avantageuse à court terme parce qu'elle compromettrait durablement le principe même de sa souveraineté politique.
Une concession tactique aurait pu créer un précédent : celui d'une France dont les représentants devraient leur légitimité à une puissance étrangère.
2. Jean Moulin : construire la légitimité plutôt que l'attendre
De Gaulle comprend cependant qu'affirmer sa légitimité ne suffit pas. Il lui faut démontrer qu'il représente davantage que les Français qui l'ont rejoint à Londres.
C'est ici qu'intervient une initiative déterminante : l'unification politique de la Résistance intérieure.
Jean Moulin, envoyé en France comme représentant de De Gaulle, travaille à fédérer des mouvements clandestins souvent divisés, aux sensibilités politiques et aux ambitions différentes.
L'objectif dépasse la coordination de la lutte contre l'occupant.
Il s'agit de réunir autour d'une même autorité les principaux mouvements de Résistance, les partis politiques et les organisations syndicales, afin de donner à la France combattante une représentativité nationale.
Le 27 mai 1943, sous la présidence de Jean Moulin, se tient à Paris la première réunion du Conseil national de la Résistance.
Le CNR reconnaît de Gaulle comme chef politique de la Résistance française et soutient l'établissement d'un gouvernement provisoire sous son autorité.
Cette initiative modifie profondément le rapport de forces.
Washington pouvait contester la représentativité d'un général exilé à Londres. Il devenait beaucoup plus difficile d'ignorer un homme soutenu par une coalition organisée de la Résistance intérieure.
L'unification voulue par de Gaulle et conduite par Moulin n'était donc pas seulement une réussite organisationnelle. Elle transformait une revendication personnelle de légitimité en une autorité politique collective.
Et cette légitimité devenait un instrument décisif dans la confrontation avec Roosevelt.
3. Jean Monnet : quand les alliés ne partagent pas la même conception de l'indépendance
La confrontation avec Washington ne passe pas uniquement par les militaires.
Jean Monnet, homme de réseaux et négociateur expérimenté, bénéficie d'une influence réelle auprès des dirigeants américains. En 1943, il intervient à Alger et contribue aux efforts de rapprochement entre Giraud et de Gaulle.
Ses relations avec Washington et sa méfiance initiale envers de Gaulle sont documentées.
Monnet privilégie la coopération internationale, l'efficacité économique et la recherche d'accords entre partenaires. De Gaulle place au premier rang la légitimité et l'autonomie de décision de l'État français.
Cette divergence ne rend pas l'un plus patriote que l'autre. Elle révèle deux conceptions des conditions dans lesquelles la France pouvait retrouver sa place.
Deux hommes peuvent poursuivre le même objectif tout en étant profondément divisés sur les concessions acceptables pour l'atteindre.
L'un voit dans un compromis le moyen de progresser. L'autre y perçoit le risque de perdre une prérogative qu'il sera ensuite impossible de récupérer.
4. AMGOT : quand des billets de banque deviennent une affaire de souveraineté
À l'approche du débarquement, les Alliés préparent l'administration et l'approvisionnement des territoires libérés.
Des dispositifs d'administration militaire sont envisagés, tandis que des billets libellés en francs sont préparés et mis en circulation par les autorités alliées.
À première vue, il s'agit de logistique. Les soldats doivent pouvoir payer leurs achats et les échanges économiques doivent se poursuivre.
Mais de Gaulle y voit une question politique fondamentale.
Qui décide de la monnaie utilisée en France ? Qui nomme les autorités civiles ? Qui détient le pouvoir de réglementer la vie quotidienne ?
Derrière ces décisions administratives se trouve une interrogation autrement plus grave : qui exerce la souveraineté ?
Les préoccupations militaires américaines étaient réelles. Elles ne prouvent pas l'existence d'un projet unanimement partagé de domination durable de la France. Mais le refus de Roosevelt de reconnaître pleinement le gouvernement provisoire rendait le risque politique tangible.
La réponse gaullienne consiste à préparer l'exercice immédiat de l'autorité française sur les territoires libérés.
Commissaires de la République, préfets, administrations nationales : les structures sont organisées pour éviter qu'une autorité alliée de substitution ne s'installe durablement.
De Gaulle comprend qu'une souveraineté proclamée ne suffit pas. Elle doit être exercée.
Au lieu d'attendre la reconnaissance américaine pour administrer la France, il prépare l'administration française pour rendre cette reconnaissance incontournable.
Une décision administrative, apparemment mineure, peut ainsi devenir un acte politique déterminant.
5. La division Leclerc : pourquoi Paris devait être libéré par des Français
En août 1944, la progression alliée pose une nouvelle question : faut-il entrer immédiatement dans Paris ou contourner la capitale pour poursuivre l'offensive vers l'Allemagne ?
Pour le commandement allié, Paris représente un défi militaire et logistique. Une grande ville à ravitailler et des combats susceptibles de ralentir la progression.
Le calcul est compréhensible.
Mais de Gaulle raisonne aussi en termes de souveraineté.
La libération de Paris par des forces françaises montrerait que la France participe directement à sa propre libération et que son gouvernement retrouve son autorité sur la capitale.
La 2e division blindée du général Leclerc devient un instrument essentiel de cette ambition.
Alors que l'insurrection parisienne éclate, Leclerc s'impatiente. Le 21 août, il prend l'initiative d'envoyer un détachement en direction de Versailles. De Gaulle soutient son action et intervient auprès d'Eisenhower.
Le 22 août, le commandement allié décide finalement d'engager la 2e DB vers Paris, accompagnée de la 4e division d'infanterie américaine.
Il serait inexact d'affirmer que les Américains cherchaient simplement à empêcher Leclerc de libérer Paris. Les considérations militaires et l'évolution de la situation expliquent aussi leurs hésitations.
Mais l'objectif politique de de Gaulle ne souffre aucune ambiguïté.
Le 25 août, la capitulation allemande et l'arrivée du Général donnent à sa stratégie une traduction spectaculaire.
Le lendemain, sa descente des Champs-Élysées rend visible une légitimité que Roosevelt avait longtemps refusé de reconnaître.
De Gaulle a compris qu'en politique, la reconnaissance formelle peut parfois suivre une réalité que l'on a déjà réussi à imposer.
6. Une fermeté incomprise, mais une ligne directrice remarquablement cohérente
Roosevelt se méfiait de de Gaulle. Churchill oscillait entre soutien et exaspération. Même parmi ses collaborateurs, certaines positions du Général pouvaient paraître excessives.
Pourquoi provoquer des tensions avec ceux dont dépendait largement la libération du pays ? Pourquoi transformer des problèmes administratifs en crises diplomatiques ?
Ces objections n'étaient pas absurdes.
La France libre disposait de moyens limités et dépendait largement de ses alliés pour ses ressources militaires.
Julian Jackson restitue cette tension entre le caractère parfois difficile du Général, son pragmatisme et sa capacité à défendre une position politique avec des moyens initialement dérisoires.
Il serait toutefois trompeur de reconstruire toutes ses décisions comme les éléments d'un plan parfait. De Gaulle pouvait se tromper, s'adapter et céder sur certains points.
Mais une cohérence demeure.
Il pouvait négocier les moyens, les délais et les modalités. Il refusait de négocier le principe selon lequel la France devait décider pour elle-même.
Ses adversaires voyaient parfois dans ses confrontations des manifestations d'orgueil. Lui semblait considérer chacune comme une épreuve de légitimité.
À mesure que la Résistance intérieure se fédérait, que les institutions françaises se mettaient en place et que les forces françaises participaient à la libération, sa position devenait plus difficile à contourner.
Le 23 octobre 1944, les États-Unis reconnaissent finalement le Gouvernement provisoire de la République française.
Roosevelt n'avait pas nécessairement changé de convictions. Mais la réalité politique française avait rendu cette reconnaissance incontournable.
7. Ces petites concessions qui finissent par décider à notre place
On associe volontiers les grandes décisions historiques à des instants spectaculaires : un appel radiodiffusé, une bataille, une déclaration.
Pourtant, le destin d'une organisation ou d'une nation se joue souvent dans une succession d'arbitrages beaucoup moins visibles.
Accepter provisoirement un dirigeant désigné par une puissance étrangère. Tolérer qu'une administration extérieure exerce certaines prérogatives nationales. Laisser un allié déterminer seul les conséquences politiques d'une opération militaire.
Chacune de ces concessions peut sembler raisonnable, limitée ou réversible.
Mais leur accumulation transforme progressivement le champ des décisions futures.
Une concession crée un précédent. Le précédent devient une pratique. La pratique installe une dépendance. Et cette dépendance peut finir par imposer une décision que personne n'aurait initialement acceptée.
C'est le danger que de Gaulle paraît avoir identifié dans ses rapports avec Washington.
Il ne refusait pas systématiquement tout compromis. Il distinguait ceux qui facilitaient l'action de ceux qui menaçaient l'objectif poursuivi.
Une décision peut être rationnelle lorsqu'on l'examine isolément et désastreuse lorsqu'on considère la trajectoire qu'elle engage.
À l'inverse, une décision difficile à justifier dans l'immédiat peut préserver une liberté d'action dont la valeur n'apparaîtra que plus tard.
La fermeté de de Gaulle avait également une autre fonction : maintenir ses collaborateurs et ses soutiens mobilisés autour d'une ambition qui dépassait les difficultés du moment.
Une vision claire ne garantit pas la réussite. Mais elle fournit un critère stable pour arbitrer entre des solutions concurrentes.
Elle permet de poser la question que l'urgence fait souvent oublier : cette décision nous rapproche-t-elle de ce que nous voulons réellement accomplir ?
Conclusion : gagner sans renoncer à décider
De Gaulle n'a pas libéré la France seul. La victoire militaire fut celle d'une coalition dont la puissance américaine fut déterminante, aux côtés des Britanniques, des Soviétiques, des forces françaises et des résistants.
Son apport politique fut d'une autre nature.
Il contribua à empêcher que la faiblesse militaire et diplomatique de la France ne se transforme en une incapacité durable à exercer sa souveraineté après la victoire.
Sa réussite ne fut ni linéaire ni exempte de contradictions.
Mais elle démontre la puissance d'une ligne directrice maintenue au travers d'une multitude de décisions, d'affrontements et de compromis soigneusement délimités.
Le plus grand risque n'est pas toujours de prendre une mauvaise décision. C'est parfois d'accepter une succession de décisions raisonnables qui finissent par nous priver de la possibilité de décider.
Entre 1942 et 1944, de Gaulle s'est battu pour que la libération de la France ne devienne pas une victoire dont d'autres fixeraient les conséquences politiques.
Il avait compris que gagner une guerre et gagner le droit de décider de l'après-guerre étaient deux combats différents.
Et que le second pouvait être perdu alors même que le premier était remporté.
