Regards sur l'actualité

Canada–Union européenne : beaucoup d'ambitions, mais pour décider quoi ?

‍Un rapprochement historique, une nouvelle alliance stratégique, peut-être même un statut inédit de « membre associé » de l'Union européenne. Les annonces se multiplient. Les ambitions sont considérables. Mais derrière les déclarations enthousiastes, une question demeure : que va-t-il réellement changer ?

Une grande ambition aux contours bien flous

Le rapprochement entre le Canada et l'Union européenne est présenté comme une réponse majeure aux bouleversements géopolitiques actuels.

Commerce, énergie, minerais stratégiques, technologies, défense : les domaines de coopération ne manquent pas. Les dirigeants évoquent davantage de prospérité, de sécurité et d'indépendance face aux grandes puissances.

Jusque-là, difficile de trouver à redire.

Mais une proposition attire particulièrement l'attention : le Canada pourrait devenir le premier « membre associé » de l'Union européenne.

Problème : ce statut n'existe pas encore. Et personne n'en a clairement défini les droits, les obligations ou les limites.

On annonce donc une nouvelle étape historique sans être en mesure d'expliquer précisément ce qu'elle implique.

Un détail ? Pas vraiment.
‍

Pourquoi inventer ce qui existe déjà ?

Le Canada et l'Europe ne partent pas de zéro. Ils disposent déjà d'un accord commercial majeur, le CETA, appliqué provisoirement depuis 2017, ainsi que de plusieurs partenariats dans les domaines économique, scientifique et stratégique.

Dès lors, pourquoi créer une nouvelle forme d'association ?

Que permettrait-elle de faire que les accords actuels ne permettent pas ?

Le Canada aurait-il davantage accès au marché européen ?
Devrait-il adopter certaines règles européennes ?
Participerait-il à des décisions prises à Bruxelles ?
Avec quelle influence et quelles contreparties ?

Ces questions restent ouvertes.

Et tant qu'elles le restent, il est impossible de savoir si l'on prépare un véritable changement stratégique ou si l'on donne un nouveau nom à des coopérations déjà engagées.
‍

Derrière les sourires, des intérêts bien différents

Le Canada cherche à réduire sa dépendance économique envers les États-Unis. L'Europe souhaite sécuriser ses approvisionnements, notamment en énergie et en minerais stratégiques, tout en renforçant ses partenariats industriels.

Les intérêts peuvent se rejoindre. Ils ne sont pas nécessairement identiques.

Prenons les minerais critiques.
Le Canada possède des ressources convoitées par les industries européennes.
Mais qui les exploitera ?
Où seront-elles transformées ?
Où seront créés les emplois et la valeur ajoutée ?

Même interrogation pour les technologies, les données numériques et la défense.

Un partenariat peut être avantageux pour les deux parties tout en profitant davantage à certains secteurs, entreprises ou territoires.

La vraie question n'est donc pas de savoir si les partenaires ont intérêt à coopérer.
C'est de comprendre ce que chacun apporte, ce qu'il obtient et ce qu'il accepte de céder.

Curieusement, ces arbitrages occupent beaucoup moins de place dans les déclarations que les promesses de prospérité partagée.
‍

La souveraineté, vraiment ?

C'est sans doute le mot le plus séduisant de ce rapprochement.

En se rapprochant de l'Europe, le Canada gagnerait en autonomie face aux États-Unis. En s'associant davantage au Canada, l'Europe renforcerait sa propre indépendance.

L'argument mérite pourtant d'être examiné.

L'économie canadienne reste profondément liée à celle de son voisin américain.
Aucun accord transatlantique ne fera disparaître cette réalité géographique et industrielle.

Quant à l'Europe, elle cherche elle-même à réduire plusieurs dépendances, notamment dans les domaines énergétique, technologique et militaire.

Les deux partenaires peuvent certainement s'aider.
Mais une alliance supplémentaire ne garantit pas automatiquement une liberté de décision accrue.

Tout dépend des engagements pris, des règles acceptées et de la possibilité de conserver d'autres options.

On peut diversifier ses partenaires sans devenir véritablement plus indépendant.
On peut aussi remplacer certaines dépendances par d'autres.

La différence est essentielle.
‍

Le grand absent : le prix des engagements

Un autre élément mérite attention : le coût réel de ce rapprochement.

Quels investissements seront nécessaires ?
Qui les financera ?
Quelles entreprises en bénéficieront ?
Quelles règles devront être harmonisées ?
Et quels choix les gouvernements ne pourront-ils plus faire aussi librement ?

Les conséquences pourraient être importantes pour les entreprises, les contribuables et les gouvernements provinciaux canadiens.

Pourtant, les bénéfices attendus sont beaucoup plus visibles que les concessions éventuelles.

Cela ne signifie pas que ces concessions seront nécessairement excessives.
Cela signifie simplement qu'on ne peut pas encore les apprécier.

Or, une décision dont on connaît les ambitions mais pas les contreparties reste une décision difficile à évaluer.
‍

Quand l'annonce précède la décision

Le rapprochement entre le Canada et l'Union européenne répond à des préoccupations bien réelles.
Les tensions commerciales, la sécurité des approvisionnements et les incertitudes géopolitiques justifient pleinement de rechercher de nouvelles coopérations.

Mais une intention pertinente ne constitue pas, à elle seule, une stratégie aboutie.

À ce stade, les annonces politiques sont plus précises sur les objectifs poursuivis que sur les engagements qu'ils supposent.

Le risque est alors de voir s'installer progressivement une évidence : puisque le rapprochement est présenté comme souhaitable, ses modalités finissent par apparaître comme de simples détails à régler.

C'est précisément l'inverse d'une démarche décisionnelle rigoureuse.

Avant de s'engager, il faudrait pouvoir comparer les options, mesurer les bénéfices, identifier les concessions et comprendre les conséquences à long terme.

Car annoncer une ambition commune est relativement simple.
Démontrer qu'elle constitue le meilleur choix pour chacun des partenaires est une tout autre affaire.

Et pour l'instant, c'est bien cette démonstration qui manque.

‍

À lire aussi

Fondamentaux

Décider, ce n'est pas choisir : c'est accepter de renoncer

Vous ne manquez peut-être pas de courage pour choisir. Vous manquez de courage pour renoncer. Changer de carrière, développer son entreprise, abandonner un projet : derrière chaque décision importante se cache un sacrifice que nous préférons souvent éviter. À force de vouloir tout gagner sans rien perdre, nous finissons parfois par ne plus avancer. Car décider, ce n’est pas seulement choisir ce que l’on veut. C’est accepter ce que l’on n’aura pas.

Autopsies décisionnelles

Le Parrain : quand la décision la plus rationnelle devient la plus dangereuse

Le piège le plus redoutable ? Prendre une décision parfaitement exécutée… qu’il n’aurait jamais fallu prendre. Dans Le Parrain, Michael Corleone anticipe les risques, convainc son entourage et réussit son opération. Mais cette victoire marque le début d’un engrenage irréversible. Une démonstration saisissante de ce que les dirigeants oublient trop souvent : réussir son plan ne signifie pas avoir pris la bonne décision.

Fondamentaux

Le courage de décider commence là où s'arrête le consensus

Le consensus est parfois le refuge de ceux qui n’osent pas décider. Derrière les consultations interminables et la recherche d’un accord unanime se cachent souvent la peur de déplaire, l’évitement du conflit et le refus d’assumer ses responsabilités. Pourtant, décider, c’est aussi accepter de contrarier, de renoncer et parfois de se retrouver seul. À quel moment la concertation cesse-t-elle d’éclairer la décision pour devenir une excuse à l’inaction ?

Une situation à clarifier ?

Soumettez-la au cabinet en quelques minutes.

Soumettre une décision

Décrire votre situation