Autopsies décisionnelles
De Gaulle, 17 juin 1940 : décider quand presque tout est perdu

Alors que « La Bataille de Gaulle » remet en scène les heures décisives de 1940, une décision mérite d’être regardée de près. Avant l’Appel du 18 juin, avant la France libre et avant que son nom n’entre dans l’Histoire, Charles de Gaulle doit faire un choix beaucoup plus immédiat : rester en France ou partir. Le 17 juin 1940, il choisit Londres. À cet instant, presque rien ne permet pourtant de penser qu’il réussira.
Le 17 juin 1940, Charles de Gaulle n’est pas encore « de Gaulle ».
Il est général de brigade à titre temporaire, âgé de 49 ans, récemment entré dans le gouvernement de Paul Reynaud comme sous-secrétaire d’État à la Défense nationale et à la Guerre. Il s’est fait remarquer pendant la campagne de France, notamment à la tête de la 4e division cuirassée, mais reste largement inconnu du grand public.
Surtout, le pays s’effondre.
Paris est occupé depuis le 14 juin. Des millions de civils ont pris les routes de l’exode. Le gouvernement s’est replié à Bordeaux. Paul Reynaud démissionne le 16 juin et le maréchal Philippe Pétain lui succède.
Le lendemain, Pétain annonce à la radio qu’il cherche à mettre fin aux combats.
À ce moment précis, la décision qui va faire entrer de Gaulle dans l'Histoire n’est pourtant pas encore l’Appel du 18 juin.
Elle intervient juste avant.
Il décide de partir.
Partir sans savoir ce qui suivra
De Gaulle connaît Londres. Il vient encore d’y effectuer une mission officielle le 16 juin, dans le cadre des efforts désespérés pour maintenir la France dans la guerre.
Mais lorsqu’il repart pour l’Angleterre le 17 juin, la situation a radicalement changé.
Le gouvernement dont il était membre n’existe plus. Pétain dirige désormais le pays. De Gaulle ne part donc pas à Londres à la tête d’une administration ou d’une force constituée.
Il ne dispose d’aucun mandat lui permettant de parler au nom de la France.
Il n’a pas d’armée personnelle.
Il n’a pas de territoire.
Il n’a pas encore d’organisation politique structurée.
Et il ignore combien de Français accepteront de le suivre.
Son raisonnement repose pourtant sur une conviction stratégique précise : la défaite militaire de la France métropolitaine ne signifie pas nécessairement que la guerre est perdue.
Le Royaume-Uni poursuit le combat. L’Empire français existe toujours. Les ressources du monde britannique sont considérables et la puissance industrielle américaine peut, à terme, modifier le rapport des forces.
Cette analyse constitue le cœur de son raisonnement dès juin 1940.
Elle paraît aujourd’hui remarquablement lucide. Elle l’est beaucoup moins lorsqu’on se replace dans les journées de l’effondrement français.
Une décision prise contre le présent
C’est probablement ce qui rend la décision du 17 juin si singulière.
De Gaulle ne dispose pas d’informations secrètes lui permettant de connaître l’issue de la guerre. Il ne sait pas que Churchill tiendra. Il ne sait pas que l’Union soviétique entrera en guerre contre l’Allemagne l’année suivante. Il ne sait pas que les États-Unis deviendront à leur tour belligérants.
Il raisonne à partir des forces disponibles et d’une conception mondiale du conflit.
Là où le nouveau gouvernement français considère essentiellement la bataille de France, de Gaulle considère déjà la guerre mondiale.
Cette différence d’échelle change tout.
Si la guerre se limite à l’affrontement militaire qui vient d’avoir lieu en France, la situation semble presque désespérée.
Si elle doit mobiliser progressivement les ressources militaires, industrielles et humaines de plusieurs continents, son issue redevient incertaine.
Le pari de de Gaulle consiste donc moins à prétendre connaître l’avenir qu’à refuser de considérer la situation présente comme définitive.
Le lendemain, parler
Une fois arrivé à Londres, encore faut-il pouvoir exister politiquement.
De Gaulle rencontre Winston Churchill et obtient l'autorisation de s'exprimer à la BBC.
Le 18 juin au soir, il lance son appel.
Il faut ici se méfier de l’image reconstruite par la mémoire collective.
La France ne s’immobilise pas devant son poste de radio pour écouter de Gaulle.
L’audience du discours est faible. Le général est encore largement inconnu. L’enregistrement de cette allocution n’a d’ailleurs pas été conservé par la BBC et plusieurs textes ou images postérieurs sont aujourd’hui fréquemment confondus avec l’Appel originel.
L’importance du 18 juin est donc beaucoup plus claire pour nous qu’elle ne pouvait l’être pour ceux qui vivaient cette journée.
L’historien Jean-Louis Crémieux-Brilhac l’a parfaitement résumé : les Français de 1940 ne pouvaient évidemment pas savoir que le 18 juin allait devenir « le 18 Juin ».
C’est une distinction essentielle.
La décision n’est pas prise parce que son auteur sait qu’elle sera historique.
Elle devient historique parce qu’il décide de la prendre.
De l’homme seul à la France libre
Les jours suivants ne transforment pas miraculeusement la situation.
De Gaulle renouvelle ses appels. Quelques volontaires commencent à le rejoindre. Il cherche à constituer une force militaire et à rallier des responsables politiques, des militaires et les territoires de l’Empire.
Les résultats sont d’abord modestes.
Le 28 juin, cependant, le gouvernement britannique reconnaît officiellement de Gaulle comme « chef de tous les Français libres ».
Le mouvement commence à acquérir une existence politique.
Le 7 août, un accord conclu avec le gouvernement britannique donne à la France libre un cadre matériel et financier plus solide.
Puis survient une étape décisive.
À partir de la fin août 1940, plusieurs territoires africains se rallient à la France libre. Le Tchad ouvre la voie le 26 août. Le Cameroun suit le lendemain, puis le Congo et l’Oubangui-Chari. D’autres territoires rejoignent ensuite le mouvement.
De Gaulle possède désormais ce qui lui manquait en juin : des hommes, des forces militaires, des territoires et les premiers éléments d'une administration.
Le geste solitaire commence à devenir une réalité politique.
Ce que « La Bataille de Gaulle » permet de retrouver
C’est l’un des intérêts de revenir aujourd’hui à cette période à travers La Bataille de Gaulle, le diptyque réalisé par Antonin Baudry à partir de l’ouvrage de l’historien britannique Julian Jackson.
Nous connaissons la suite.
Cette connaissance fausse presque inévitablement notre regard.
Nous voyons Londres en sachant qu’il y aura la Libération. Nous entendons le 18 juin en connaissant déjà le général de Gaulle de 1944, puis celui de 1958. Nous savons que la France libre finira par être reconnue et que de Gaulle descendra les Champs-Élysées en août 1944.
L’homme qui monte dans l’avion pour Londres le 17 juin 1940 ne sait rien de cela.
C’est précisément ce qu’il faut essayer de retrouver pour comprendre sa décision.
Non pas la légende après la victoire, mais l’incertitude avant le choix.
Décider lorsque presque tout indique le contraire
L’histoire du 17 juin pose enfin une question qui dépasse largement la personnalité de Charles de Gaulle.
Que signifie décider lorsque les faits immédiats semblent condamner votre décision ?
La réponse serait trop facile si elle consistait à célébrer systématiquement celui qui refuse l’opinion dominante. L’Histoire est également remplie d’hommes qui se sont obstinés contre les faits et se sont trompés.
La singularité du choix de de Gaulle est ailleurs.
Son refus s’accompagne d’un raisonnement.
Il distingue la défaite d’une bataille de l’issue d’une guerre. Il change l’échelle de temps. Il élargit le périmètre géographique du problème. Il identifie des ressources qui ne sont pas immédiatement disponibles mais qui peuvent modifier ultérieurement le rapport des forces.
Puis il accepte une conséquence personnelle considérable : rompre avec l’autorité qui gouverne désormais la France et s’engager dans une entreprise dont rien ne garantit encore la réussite.
Le 18 juin donnera une voix à cette décision.
La France libre lui donnera progressivement des hommes, une organisation et un territoire.
L’Histoire lui donnera finalement une portée que personne ne pouvait mesurer le 17 juin 1940.
Mais au commencement, il y a quelque chose de beaucoup plus fragile : un homme, une analyse et la décision de ne pas confondre ce qui vient de se produire avec ce qui doit nécessairement arriver.
